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Vendée Globe 2016

Armel Tripon explique pourquoi il a quitté "For Humble Heroes"

"je me sens soulagé d’avoir pris une décision saine, en bon marin"

jeudi 5 mars 2015Christophe Guigueno

En début de semaine, on apprenait par voie de communiqué de presse qu’Armel Tripon ne faisait plus partie de l’équipe "For Humble Heroes". Joint par mail et téléphone, Armel nous a transmis l’email qu’il a envoyé aux associés d’Imagine, l’association qui gère ce projet. Un projet devenu fou avec cette idée d’embarquer un handicapé lourd aux côtés du skipper pour la transat en double 2015.

"On ne construit pas un projet de course au large aussi ambitieux avec juste une idée humaniste, aussi belle soit elle" précise le skipper qui avait terminé 4e de la Route du Rhum 2014 à bord de l’ancien Groupe Bel de Kito de Pavant.

Forcément déçu, l’ancien vainqueur de la Mini-Transat tente de se relancer sur un nouveau projet de participation au tour du monde en solitaire sans escale. "Maintenant, à moi d’être bon et convaincant pour repartir à l’attaque pour le prochain Vendée Globe. En 9 mois, j ’ai monté une équipe, mis à l’eau un bateau que l’on connaissait pas, pris en main ce bateau, naviguer, je me suis entrainé, fait le Rhum !" Un comportement et un CV plus que crédibles pour de futurs partenaires.

Extrait de la lettre d’Armel Tripon aux associés du team Imagine :

... Après la Route du Rhum, où je signe un résultat plus qu’honorable salué par mes pairs et la presse - 4e pour ma première participation - je rentre en Métropole et retrouve quelques membres d’Imagine au Nautic. Là, dans les allées du Salon nautique, j’apprends par la voix de Xavier Crespin, directeur commercial d’Imagine, que François Bouy, a eu l’idée "folle mais géniale" (selon ses propres termes) d’embarquer un handicapé moteur - sans jambes ni mains -, n’ayant jamais navigué sur un voilier et n’ayant aucune notion de la mer et de ses dangers – pour s’aligner en double avec moi sur la prochaine Transat Jacques Vabre !

Je suis abasourdi. Nous avions tenté de construire un projet sportif cohérent en vue du Vendée Globe 2016, avec une progression technique, humaine, sportive vers ce but ultime… et là on me demandait l‘impossible : embarquer en course avec moi une personne à mobilité réduite, le tout sous le prétexte de trouver plus facilement des sponsors, de porter un discours humaniste, un message d’espoir, porteur de sens…

Pure folie. Quiconque a déjà navigué sur des IMOCA, dans des vents et mers formées, sait qu’il est strictement impossible – pour d’évidentes raisons de sécurité – d’y embarquer même une personne valide sans expérience de la mer. Avec une personne handicapée, cela confine au suicide ! Je me retrouve donc face à François Bouy dans une situation de blocage complet : moi je sais que c’est impossible, lui ne jure que par son idée « complètement dingue mais magnifique » (selon ses propres mots). Refusant l’évidence, François tente de me convaincre qu’avec ce nouveau message les sponsors vont se précipiter vers nous, que du coup il remettra lui aussi de l’argent dans les caisses, que le projet va continuer de plus belle, que je vais pouvoir garder mon équipe technique et que l’on va faire de belles choses tous ensemble…

C’est très dur à encaisser. Je suis alors partagé entre l’envie de tout envoyer balader devant tant d’irresponsabilité et de mépris pour mon métier et les risques qu’il comporte et le fait de pouvoir malgré tout garder mon équipe soudée, avec du travail et une dynamique qui nous porteront jusqu’au Vendée Globe… Je suis très mal à l’aise aussi avec le fait que cette invraisemblable nouvelle orientation du projet a été partagée uniquement par quelques proches de François Bouy, sans que celui ci en réfère au GPS (le conseil d’administration d’Imagine, composé de 7 membres). Mal à l’aise aussi avec le fait que François m’ait expressément demandé de ne pas en parler « aux Parisiens » d’Imagine, me prenant de fait en otage de son idée « lumineuse ».

Mais parce que je veux tout tenter pour sauver notre projet, je finis par accepter de rencontrer « l’handicapé de service », comme se définit lui-même avec beaucoup d’humour et d’auto-dérison Ryadh Salem. Mon équipe technique me fait confiance et me promet d’être derrière moi quoiqu’il arrive. Ils me disent que je ne dois pas prendre de décision à la légère, de ne pas m’en faire pour eux, qu’ils trouveront du travail ailleurs si jamais je refusais de m’embarquer dans cette histoire folle. Mais j’ai envie d’y croire encore, de me dire que c’est une étape supplémentaire vers mon rêve absolu qu’est le Vendée Globe.

Je rencontre Ryadh Salem à Paris le 23 décembre. Nous échangeons une heure, sur nos vies, nos motivations, nos ambitions sportives et son appréhension du bateau et de la course au large. Il s’avère que Ryadh n’a pas froid aux yeux, mais qu’il n’a aucune notion de ce qui peut l’attendre. Pour lui, c’est l’inconnu complet.

Je décide alors ce qui me semble le plus logique : le faire naviguer une journée avec moi pour un test grandeur nature. J’organise donc une sortie le 15 janvier à Lorient, sur un Class40, avec l’ensemble de mon équipe et le propriétaire du bateau. La mer est plate, le vent très modéré : entre 8 et 15 noeuds. Ryadh se montre intéressé et curieux d’apprendre il passera son temps à la barre.

Mais pour virer de bord, nous sommes trois à le maintenir, dans des conditions de grand beau temps. Comment fera-t-il dans 20 à 30 nœuds et une mer formée, sur un bateau plus grand et bien plus exigeant ? Comment pourra-t-il se tenir sans véritable main, quand le bateau fera des bonds dans les vagues de 4 mètres et que je serai seul avec lui ? Il risque de passer par dessus bord à la moindre déferlante ! Comment pourra-t-il tenir sur ses prothèses à l’intérieur du bateau quand il faudra matosser – c’est dire changer de côté plus de 500 kilos de voiles et de sacs quand le bateau est gité à plus de 30 degrés ? Il sera forcément propulsé d’un côté à l’autre du bateau, large de plus de cinq mètres…

Toutes ces questions m’obsèdent. Le premier devoir d’un marin est de préserver son équipage et son bateau et là, nous allons nous mettre en grand danger – Ryadh, le bateau, moi-même et nos éventuels sauveteurs - si nous persévérons dans cette idée folle. J’interroge les membres de mon équipe. Ils sont unanimes : c’est de la folie.

Je questionne alors les directeurs de course des plus grandes épreuves océaniques. Même réponse, sans appel : le risque est beaucoup trop grand et on ne peut pas faire n’importe quoi sous prétexte de communication alléchante pour séduire des partenaires.

J’interroge même le médecin de l ’ISAF (la Fédération Internationale de Voile) référent sur le handicap. Même réponse : il ne donne aucune chance au dossier pour des raisons de sécurité. En clair, même si nous le voulions nous ne serions pas autorisés à partir…

Enfin, mon équipe m’interpelle sur un autre « détail » que j’avais refusé de voir jusqu’ici, obsédé par la question de la sécurité de Ryadh. Ils posent cette question : débutant à la mer et lourdement handicapé, comment fera-t-il pour me récupérer si moi-même je passe à la mer ? Et s’il ne me récupère pas, comment sauvera-t-il sa peau ensuite seul à bord ? Clairement, on nous demande de risquer nos vies pour « une idée folle mais géniale »…

La course en double repose sur ce principe de surveillance l’un envers l’autre, de soutien mutuel entre deux marins d’expérience. Or Ryadh est dans l’impossibilité de manœuvrer seul le bateau et de franchir le cockpit pour se rendre sur le pont affaler une voile. Je prends conscience que je partirais comme en solitaire, mais avec en plus le stress de devoir surveiller quelqu’un en permanence. Je vous laisse imaginer, entre autres, les quarts de nuit…

Entre temps, rien n’a bougé côté finance et mon équipe est toujours à quai. Mais François Bouy me fait toujours croire que « les choses se mettent en place, qu’il ne faut surtout rien dire aux Parisiens », pourtant membres du GPS car selon lui ceux-ci « ne veulent que casser cette belle énergie pour laquelle on se donne du mal".

C’en est trop. La veille d’une réunion à Paris où nous devions jeter les bases d’un projet de course au large avec Ryadh Sallem, je décide de stopper cette fabulation. Je mets un coup d’arrêt à cette nouvelle orientation du projet qui ne prend pas du tout en compte les trop grands risques qu’on veut nous faire prendre. Mon mail est sans doute maladroit mais j’évite ainsi une perte de temps pour monter un dossier… qui de toute façon n’aurait pas franchi les premières sanctions sportives et administratives !

Je me fais évidemment huer par tous les partisans de cette idée, et subit les foudres de François Bouy qui me traite de lâche au téléphone, mais je me sens soulagé d’avoir pris une décision saine, en bon marin. Une décision qui respecte la simple logique et ne met pas en danger la vie des hommes pour de mauvaises raisons.

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